J’ai refermé 𝘔𝘰𝘯 𝘷𝘳𝘢𝘪 𝘯𝘰𝘮 𝘦𝘴𝘵 𝘌𝘭𝘪𝘴𝘢𝘣𝘦𝘵𝘩 depuis quelques semaines déjà. Pourtant, parmi mes lectures de nombreux ouvrages sur les lignées féminines, celui-ci ne m’a pas laissée indemne. Ce texte continue de vibrer en moi.
Le point de départ de ce récit est l’angoisse de l’autrice, Adèle Yon, d’hériter de la maladie psychique de son arrière-grand-mère, que toute la famille appelle Betsy. Mais qui est Betsy, cette femme nimbée d’un silence fourbe, dont s’échappent des bribes d’informations sous les termes « schizophrénie » ou encore « maladie génétique » ? Adèle Yon a l’intuition que la clé de ce qui se joue en elle se trouve dans l’histoire de son aïeule. Elle décide d’enquêter.
Pour mener ses recherches, elle doit briser le silence et se confronter au tabou familial, aux archives manquantes, à l’anonymisation des données.
Sous la forme sublime d’un ouvrage qui relève à la fois de l’enquête familiale, du roman, et de l’essai, l’autrice nous transforme en « lecteur-acteur » de l’enquête. Sans conclusion définitive, il offre à chacun la liberté de sa propre interprétation.
Pourquoi ce livre m’a bouleversée ?
- Parce que l’autrice mène une enquête qui a le courage de donner un coup de pied dans le tabou familial ;
- Parce qu’elle montre avec brio les effets de l’ombre portée d’une aïeule le long de sa lignée féminine, la manière dont un schéma se répète de génération en génération ;
- Parce qu’elle met au jour le sort réservé à celles qui cherchaient à être l’égal des hommes, celles qui étaient « trop » – puissantes et libres ;
- Parce qu’elle révèle que son arrière-grand-mère a subi une lobotomie, cette opération pratiquée majoritairement sur des femmes, à la demande de leurs proches, pour les « domestiquer » ;
- Parce que son enquête sur cette pratique est une déflagration : amputer une partie du cerveau pour déconnecter la malade de ses émotions, rendre son comportement acceptable par la société et par son entourage, l’empêcher de déranger l’ordre établi ;
- Parce que ce livre n’est pas que colère. Sa finalité n’est pas d’accuser mais de pointer des pratiques, fruits d’un système, pour ouvrir nos yeux et construire l’avenir. Il nous invite à réinventer les relations entre femmes et hommes, sur un socle commun de connaissances.
- Parce qu’en partageant avec ses lecteurs son histoire intime, Adèle Yon la rend universelle.
Adèle Yon redonne son prénom à Elisabeth. Elle la réhabilite. Elle lui rend son identité.
Pour finir, je vous livre l’explication d’Adèle Yon sur son choix d’illustration pour la couverture de son livre : il s’agit de la reproduction d’une toile. Notre regard est d’abord attiré par un fantôme. Si nous y prêtons plus attention, nous remarquons en son centre, au milieu des portraits fixés au mur, un carré blanc. Ce carré blanc prend sa place. Il est Élisabeth, l’élément manquant qui structure toutes les histoires familiales.
𝘔𝘰𝘯 𝘷𝘳𝘢𝘪 𝘯𝘰𝘮 𝘦𝘴𝘵 𝘌𝘭𝘪𝘴𝘢𝘣𝘦𝘵𝘩
Adèle Yon
© Éditions du sous-sol, 2025



